Eros et Thanatos

Patri-érotismeUne illustration et une petite phrase en exergue de ce billet.

L’illustration, une photo publiée sur le site du Monde.fr associée à un article intitulé « La jeunesse s’empare des symboles républicains ».

Un acte de patri-érotisme, suis-je tenté de dire, que je trouve personnellement bienvenu en réponse à la haine et la barbarie.

La petite phrase : « Une pulsion… Je ne sais pas comment l’expliquer… ». Elle est extraite d’un entretien du vendredi 27 novembre avec une adolescente admise la veille dans le service de pédiatrie de l’hôpital de Villefranche suite à une tentative de suicide par intoxication médicamenteuse volontaire.

Bien évidemment, il serait extrêmement réducteur de considérer que le passage à l’acte de cette jeune fille de 15 ans déjà hospitalisée plusieurs fois pour le même motif ou pour des scarifications résulte purement et simplement d’une pulsion de mort qui serait à l’œuvre chez elle.

De même pour les très nombreux adolescents qui nous sont adressés pour des tentatives de suicide : plus de 40 hospitalisations pour des gestes suicidaires depuis le début de l’année 2015, fort heureusement dans la très grande majorité des cas sans conséquence au plan somatique, et pas moins de 6 dans la semaine qui a suivi ce bien triste vendredi 13, sans toutefois qu’un lien direct puisse être établi dans ces cas entre les événements tragiques de Paris et l’histoire personnelle de ces adolescents.

L’actualité nous fournit malheureusement trop souvent l’occasion de nous repencher sur cette notion freudienne de Pulsion de mort : « exécution », « attentat », « kamikaze » deviennent des mots familiers au fil des bulletins d’information qui rythment nos journées.

La notion de pulsion de mort est exposée par Freud dans son essai « Au-delà du principe de plaisir », paru en 1920. Sans être en mesure d’entrer dans toutes les subtilités de la théorie psychanalytique, il suffit de signaler que l’émergence de cette notion est consubstantielle d’un profond remaniement de la pensée freudienne. Le contexte historique n’est pas à négliger puisque ce remaniement survient au lendemain de la première guerre mondiale, un conflit qui a fait des millions de morts et de blessés.

Le lien entre ce contexte et les réflexions sur un « Au-delà du principe de plaisir » semble attesté par le premier exemple choisi par Freud pour justifier l’existence de la pulsion de mort, à partir de la description des névroses traumatiques que ce premier conflit mondial a provoquées à grande échelle. Jusque-là, Freud avait mis l’accent sur la libido, la sexualité, le principe du plaisir même si celui-ci venait à être tempéré par le principe de réalité. L’interprétation des rêves pouvait se ramener à l’expression déguisée d’un désir inconscient.

Or dans les névroses traumatiques, ce que nous appelons aujourd’hui l’état de stress post-traumatique, les cauchemars font revivre de façon répétée la scène traumatique et l’angoisse qui l’accompagne. Cette compulsion de répétition qui constitue en quelque sorte la marque de fabrique de la pulsion de mort ne pouvait de toute évidence se rapporter à un désir refoulé et imposait la reconnaissance d’une composante négative, venant en opposition à la pulsion de vie.

La secLe fils de Saulonde guerre mondiale et ses abominations viendront attester une nouvelle fois à l’échelle de l’humanité de la force de cette pulsion de mort.

Le film actuellement à l’affiche, « Le fils de Saul », primé au festival de Cannes, est absolument saisissant à cet égard. Il peut être conseillé d’aller le voir à la condition d’assortir ce conseil d’une mise en garde : il est préférable de n’être pas trop mal dans sa tête, d’avoir le cœur bien accroché et de ne pas craindre d’être remué au plus profond de ses tripes à la vision de ces images terribles. Il paraît en effet difficile de ne pas ressortir profondément ébranlé à l’issue de la séance.

Pour revenir à des considérations cliniques plus quotidiennes au sein du service de pédiatrie, la vision des jeunes anorexiques décharnés, squelettiques qui nous sont de plus en plus fréquemment adressés nous renvoie également à cette pulsion de mort (le masculin est requis quoique les cas habituels d’anorexie concernent les jeunes filles dans la mesure où nous avons eu récemment à prendre en charge un jeune garçon). De fait, leur état physique est le plus souvent très préoccupant au moment de l’admission dans le service ou dans les premiers temps de l’hospitalisation, le pronostic vital pouvant être rapidement engagé en l’absence de mesure de ré nutrition sous surveillance médicale étroite.

Autre vaste domaine pour lequel la pédiatrie se trouve de plus en plus sollicitée, celui que de façon très générale on peut ranger sous la rubrique des « Troubles des conduites ». Le rapprochement avec la pulsion de mort tient dans ces cas à la violence dirigée contre les autres ou contre soi-même, aux conduites à risque, à la rupture des liens avec la famille en premier lieu et avec la société de façon plus générale.

Le recours aux Urgences pédiatriques est en effet de plus en plus fréquent pour des enfants ou des adolescents qui présentent des crises d’agitation et des comportements agressifs. La répétition est habituelle dans ces situations et, élément particulièrement inquiétant, rien ne semble en mesure d’enrayer la dérive de ces jeunes : déscolarisation, conduites dyssociales, toxicomanie, fugue, violences et autres passages à l’acte…

Ont beau être mobilisés les différents professionnels – psychiatre, psychologue, assistante sociale, éducateur, enseignant… – et les différentes institutions, – éducation nationale, secteur sanitaire avec les CMP et les services hospitaliers spécialisés, secteur médico-social et ses établissements de type SESSAD ou ITEP, services sociaux avec ses mesures éducatives et ses mesures de placement, justice avec les Juges des enfants et les services qui en dépendent, voire les forces de police ou de gendarmerie, rien n’y fait.

Ces comportements déviants peuvent s’observer chez des adolescents de plus en plus jeunes, dès 12-13 ans, chez les garçons comme chez les filles. Quel avenir pour eux ? Leur fragilité psychologique ne risque-t-elle pas d’en amener certains, un jour prochain, à commettre l’irréparable, sous l’influence de quelqu’autre fanatique ?

Une jeune lycéenne a récemment été admise dans le service après s’être vantée auprès de ses camarades d’être prête « à mourir pour Daech » tout en ajoutant « Je nique la France », ce qui dans le contexte actuel, tout le monde peut en convenir, est particulièrement mal venu et ce qui lui a valu une mesure d’exclusion de son établissement scolaire. Simple provocation de sa part sans doute, mais qui interroge.

Que peut apporter le service de pédiatrie pour ces adolescents suicidaires, ces anorexiques, ces jeunes aux conduites déviantes ? Peu et beaucoup à la fois, sans doute… Retisser des liens, ré insuffler du plaisir, de la légèreté, un peu d’humour… ré injecter de la vie en somme.

« Le Théâtre parfois ça soigne ! » disait François Rabelais…

Photo_Théatre

Lundi 17 mars 2014,
le Centre hospitalier de Saint-Cyr-au-Mont-d’Or
accueillait une cinquantaine de personnes (professionnels de santé, artistiques et culturels),
dans le cadre de la SISM :
semaine d’information sur la santé mentale

Cette journée de réflexion avait pour thème Théâtre pour se (dé)construire ? : rencontre entre le théâtre comme art et genre littéraire ; le théâtre comme médiation thérapeutique utilisée par les soignants auprès de patients/acteurs.

De tout temps, depuis l’origine sans doute, le théâtre et le soin psychique entretiennent des relations privilégiées. La psychanalyse a trouvé dans le théâtre quantité de matériaux. Les grands aliénistes et pionniers de la psychiatrie l’on utilisé. A l’inverse, la représentation de la folie au théâtre est le fond commun où vont puiser les grands auteurs. Plus généralement, il n’y a pas de spectacle de théâtre sans représentation d’une difficulté à être, et à être ensemble.

Praticiens du soin psychologique proposant du théâtre à des adolescents, nos réflexions ont été concentrées sur cet âge de la vie. Les vacillations identitaires propres au jeu du comédien ont pu être explorées en regard de la vacillation identitaire caractéristique de l’adolescence.

Des temps forts d’échanges et de partage d’expériences, des témoignages d’équipes soignantes, de comédiens, metteurs en scène impliqués dans l’accompagnement d’adolescents en souffrance psychique.

Une discussion et débat avec la salle a pu avoir lieu, animé par Mme Eschapasse, docteur en psychologie clinique et directrice de l’association Artcréation-Mot de passe

Une prochaine session de formation sur la thématique
« Approche clinique des médiations artistiques :
dans le champ social, éducatif et thérapeutiques
 »
se déroulera du
20 au 23 mai 2014

Pour en savoir + :
Brochure_formations_2014 
Calendrier_Formations_2014-2016
Liste des textes accessibles sur commande : Conférences_Mot-de-passe
Renseignements :
110, rue Monge 75005 Paris
Tél : 01 46 34 23 25
Mail : arcreation-mot-de-passe@orange.fr
Site internet : cliquez ici 

Bibliographie proposée par le centre de Documentation du CH St-Cyr dans le cadre de cette journée : Biblio_Théâtre_SISM_2014          .