Le jeu du fort – da revisité

Bobine Propos introductif à la journée « Deux temps, trois mouvements » du 21/11/2014

Mon propos de ce jour pourrait correspondre à une forme de test susceptible de mesurer la flexibilité mentale et les capacités de décentration des sujets qui accepteraient de s’y soumettre.
Dans les fonctions exécutives, la flexibilité mentale renvoie à la capacité de changer de tâche ou de stratégie mentale et à passer d’une opération cognitive à une autre. Elle permet l’adaptation aux imprévus, la correction des erreurs, le passage d’une tâche à l’autre… La décentration correspond au fait de se placer dans la perspective d’autrui. Elle permet au sujet d’échapper à toute forme de subjectivité déformante, parce que « égocentrée », pour atteindre des formes variées d’objectivité dans le rapport au monde ou à autrui.
Dans ce test, aujourd’hui, c’est vous qui tiendrez le rôle de cobaye.
Pour cela, je vous propose tout d’abord de partir d’un écrit de Freud dans son recueil « Au-delà du principe de plaisir ». Freud est un médecin qui a exercé à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Initialement neurologue, il a fait divers travaux de recherche sur le système nerveux et l’anatomie du cerveau ; il a écrit des articles portant sur les paralysies et les aphasies ; par la suite, il a entrepris de soigner des hystériques, d’interpréter les rêves, il s’est intéressé aux lapsus, oublis et actes manqués, phénomènes qu’il a regroupés sous le terme de « Psychopathologie de la vie quotidienne ». De là est née à Vienne, en Autriche, une discipline qui a connu une formidable expansion dans le monde durant une grande partie du XXe siècle, la psychanalyse. Au cours des dernières décennies, malgré la concurrence de disciplines et de psychothérapies d’apparition plus récentes telles que les neurosciences ou les thérapies comportementales et cognitives, malgré de très vives critiques dont elle fait l’objet, la psychanalyse conserve encore de très fervents partisans.
L’article de Freud en question s’intitule : « Le jeu du fort da » et il a donné lieu à de nombreux commentaires de la part des psychanalystes. Il a été écrit après qu’il ait observé chez son petit-fils Ernest alors âgé d’un an et demi, un jeu répétitif qui consistait à jeter une bobine loin de lui et à la ramener ensuite vers lui grâce au fil qui y était rattaché. Ce jeu s’accompagnait d’une certaine jubilation et de vocalisations : « o-o » entendu comme « fort » lorsque le petit Ernest jetait la bobine et « da » lorsqu’il la ramenait à lui en tirant sur le fil. Ces vocalisations ont pu être traduites par « là-bas » et « là ».
Freud interprète ce jeu de la façon suivante : il suppose que pour l’enfant, le fait de jeter la bobine loin, puis de la ramener à lui, correspond à une transposition de l’alternance absence / présence de sa mère auprès de lui. Ce jeu pourrait s’apparenter à une forme de conjuration par rapport à l’angoisse que peut susciter chez lui l’absence de la mère. Ce que dans la réalité, l’enfant subit passivement avec déplaisir, dans le jeu, il le reproduirait mais en y prenant une part active et avec plaisir. Les vocalisations qui accompagnent l’activité de l’enfant sont pour les psychanalystes le témoin d’un processus de symbolisation, d’une intégration dans le psychisme de représentations de l’alternance absence / présence de la mère par l’opposition des deux signifiants fort / da.
Maintenant, je vous propose de laisser tranquille la mère, d’oublier ses va-et-vient auprès de son enfant et les angoisses de séparation qui peuvent en découler en vous intéressant à l’aspect purement moteur de l’activité de ce dernier.
Ne peut-on voir simplement dans la répétition du mouvement de l’enfant un exercice qui viserait à améliorer ses performances motrices, à l’instar d’un sportif qui s’entraîne ou d’un musicien qui travaille ses gammes ? Et l’on sait à quel point, aussi bien pour le sportif que pour le musicien, il est nécessaire de répéter et répéter encore un geste pour parvenir à parfaitement le maîtriser.
Outre l’habileté motrice que l’enfant pourrait ainsi acquérir par cet exercice, cela lui permettrait une plus grande maîtrise de l’espace qui l’entoure avec en particulier la différenciation entre un espace proche, qui lui est directement accessible simplement en tendant le bras et un espace éloigné qui lui ne l’est pas.
L’artifice de la ficelle lui permet d’avoir une action sur un objet situé dans l’espace éloigné, sans avoir à se déplacer et sans le concours d’un tiers, comme cela est très fréquemment le cas dans ce type de jeu où l’enfant jette un objet afin que l’adulte le ramasse et le lui redonne, une activité dont l’adulte se lasse habituellement avant l’enfant.
Dans cette nouvelle perspective, la jubilation de l’enfant peut se rapporter à la maîtrise qu’il acquiert ainsi sur les objets, sur l’espace et au gain d’autonomie qui en résulte par rapport à l’adulte.
Il est également remarquable qu’au geste se joint la parole, laquelle vient précisément marquer cette différence dans l’espace environnant entre ce qui est proche et ce qui est loin. D’autres oppositions lui permettront plus tard de mieux se repérer dans l’espace : devant / derrière, dessus / dessous, droite / gauche…
Cette association du geste et de la parole peut ouvrir sur de très nombreux questionnements : on peut se rappeler par exemple que les aires motrices et les aires du langage sont très proches au niveau du cortex frontal et que cette proximité neuroanatomique joue peut-être un rôle… On peut se rappeler également que certaines techniques de rééducation orthophonique et certaines méthodes pédagogiques pour les jeunes enfants ou les enfants intellectuellement déficients utilisent avec succès le geste pour faciliter le développement du langage…
Je laisse ouvertes toutes ces questions et bien d’autres, en imaginant que les intervenants dans cette journée « Deux temps, trois mouvements » pourront apporter des éléments de réponse…
et en espérant également ne pas vous avoir soumis à une trop rude épreuve par les contorsions intellectuelles que je vous ai imposées.

Autisme, prière de ralentir

Calades

Autisme - Bruno GEPNERNous avions eu le plaisir d’accueillir Bruno GEPNER lors de la journée de novembre 2012 organisée par le SESSAD S’Calade sur la question de la temporalité : « Avec le temps« . Il vient de publier un nouveau livre sur le sujet qu’il avait alors développé.  C’est encore avec un très grand plaisir que, dans le prolongement de son intervention d’alors, nous lui faisons aujourd’hui un peu de publicité

Le mot de l’éditeur

« Dans ce livre, le professeur Bruno Gepner propose une approche prometteuse de l’autisme en s’appuyant sur l’évolution des connaissances en génétique et en neurosciences, et sur l’essor de nouvelles applications thérapeutiques. En effet, pour de nombreuses personnes autistes, le monde « va trop vite » ! Ce décalage temporel entre le rythme du monde extérieur et celui de leur monde intérieur induit chez elles du stress, des difficultés de compréhension et de communication, des désordres émotionnels et…

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